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Léa Seydoux : "Prudence est attirée par le soleil"

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"Journal de deuil" d'une adolescente, Belle Epine est sans doute le plus beau rôle offert jusqu'ici à Léa Seydoux. La comédienne revient sur la construction de ce personnage, lycéenne livrée à elle-même au moment du passage à l'âge adulte, et sur les liens qui ont fini par exister entre Prudence et Léa : "Au fur et à mesure du film, ma détermination a fait place à un sentiment très étrange, effondré, à fleur de peau, qui servait le film."

Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario de Belle Epine ?

J’ai été émue par la part autobiographique du film, même si Rebecca brouille les pistes, notamment en plaçant le film dans les années 80, qui n’est pas l’époque de son adolescence mais de sa naissance. Je connaissais déjà un peu son travail. J’avais une immense confiance.

C’est aussi l’envie de Rebecca qui m’a donné envie de faire ce film, malgré la différence qui me séparait de l’âge du personnage.

Comment vous êtes-vous approprié le rôle de Prudence, qui est de tous les plans ? Est ce que cette responsabilité vous a fait peur ?

J’ai été particulièrement habitée par ce personnage. Il m’a touchée, je le ressentais extrêmement, comme s’il existait vraiment, sans doute aussi parce que j’y projetais un peu de Rebecca. J’étais très réceptive à ses indications. J’y suis allée comme on va à la guerre, en soldat ! Prudence ne dévoile pas ses sentiments, et ce genre de personnage est difficile à construire parce qu’il faut faire passer beaucoup en montrant peu.

Quelles étaient les indications de Rebecca Zlotowski sur le plateau ?

Elle voulait que le film soit toujours en mouvement, que l’on suive Prudence, que l’on soit dans sa tête. Elle voulait tout le temps qu’il y ait du souffle, du corps, de la vie. De l’émotion. Au fur et à mesure du film, ma détermination a fait place à un sentiment très étrange, effondré, à fleur de peau, qui servait le film.

Comment avez-vous préparé votre rôle ?

L’épreuve que relate le film est très intime : c’est dur de s’y projeter quand on ne l’a pas vécue. Rebecca m’a fait lire deux textes : le Journal de deuil de Roland Barthes, qui écrivait comme si cela pouvait apaiser un peu sa souffrance, et un passage de La Recherche du temps perdu, Les Intermittences du coeur, où le narrateur prend conscience de la mort de sa grand mère. Mais c’est surtout nos discussions avec Rebecca qui m’ont guidée.

Prudence est dans un no man’s land émotif, il lui est difficile d’exprimer ses émotions, elles ne sortent pas. Je crois que c’est propre à la jeunesse de ne pas trop parler du deuil, de ne pas vouloir le faire exister. Quand j’avais 17 ans, j’avais dit à une prof de français : « Je ne comprends pas pourquoi vous dites que la mort est un sujet grave. » Quand mon grand-père est mort, je l’imaginais en paix. Mais au-delà de cet épisode, qui est le secret du film, on parlait avant tout de la liberté que ça lui donne, son appétit de vie: tout d’un coup, elle peut être seule chez elle, jouir de cette indépendance, cette toute-puissance apparente. Elle « profite » de cet appartement mais c’est aussi sa manière de faire face à l’absence de sa mère, contrairement à son père et sa soeur.

La société voudrait la faire se sentir coupable, lui imposer la manière dont elle doit ressentir cette épreuve, mais elle a ses émotions à elle. Elle est plus attirée par le soleil que par la lune, elle perçoit le deuil tout en restant du côté de la vie. Elle est totalement dans le présent et découvre des émotions propres à l’adolescence, une certaine vitesse : son amitié avec Marilyn, ses histoires d’amour avec les garçons, la puissance érotique des motos qu’ils conduisent, leur liberté, leur bande.

Et son rapport à la sexualité ?

C’est un peu comme son rapport au deuil : elle se donne sans réflexion intellectuelle, sans calcul, sans mesurer ce que ça représente. Il n’y a pas d’enjeu énorme pour elle dans la sexualité. Ça n’est pas un cadeau. Elle n’est plus vierge. C’est juste un moyen de diversion, et une recherche de sensations. Il n’y a pas de gravité en elle mais une profonde mélancolie.

En quoi les rencontres qu’elle fait l’aident à avancer ?

Parce qu’elles lui font éprouver ses limites. Marilyne, c’est la chaleur dans la bande. La mère de Franck, c’est la chaleur maternelle. Elle l’enveloppe de douceur, lui signifie qu’elle n’est pas seule, qu’elle comprend ce qu’elle ressent.

Quand le sentiment d’abandon ou de solitude est très fort, je suis comme Prudence : j’ai tendance à aller vers les autres et chercher de la chaleur. Tout le monde le fait, je crois, mais c’est plus ou moins inconscient. Prudence sait exactement pourquoi elle va vers les autres, elle recherche une bande tout en s’en affranchissant.

Comment s’est fait le choix de votre apparence ?

Je voulais être coiffée simplement, sans artifice, avec seulement une queue de cheval. Et sans maquillage. Un vrai petit garçon.

Comme Rebecca, j’aime les personnages qui ne changent pas beaucoup d’habits durant un film, qu’ils soient comme des taches de couleur. Au départ, Prudence devait avoir deux tenues et au final, elle n’en a qu’une : c’est son costume.

Prudence vit dans le présent, elle est très peu dans l’introspection…

Elle est dans l’observation constante. C’est pour ça que je pense qu’elle a de l’avenir : elle ressent et voit les choses, elle n’est pas dupe. Elle traverse l’épreuve, c’est-à-dire qu’elle éprouve aussi beaucoup de choses. Quand je rêve d’elle, je lui imagine un destin assez formidable car les grandes douleurs forgent le caractère.

 

Propos recueillis par Fabien Gaffez

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