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Yousry Nasrallah : "Un film pour rompre avec la morale dominante du pays"
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Le réalisateur de Femmes du Caire revient sur les thèmes brûlants qui traversent son film : violence quotidienne contre les femmes, arrivisme des hautes sphères du pouvoir, relations orient/occident, éttouffement de l'héritage culturel national...
Scénario
C'est la première fois que je tourne un film sans être aussi l'auteur du scénario. Waheed Hamed est un scénariste célèbre en Egypte (notamment pour L'Immeuble Yacoubian, 2006). Pourtant, on se connaissait à peine. Un jour il m'a appelé et m'a proposé de lire un scénario qu'il avait écrit et voulait produire.J'ai aimé qu'il ne s'agisse pas d'un seul récit mais de quatre histoires croisées, et que cela parle de sexualité - chose rare dans le cinéma égyptien. La plupart des histoires provenaient de faits divers ou de connaissances. L'affaire des trois filles et du jeune garçon a fait la une des journaux égyptiens. Le ministre est en vérité un haut fonctionnaire. Quant au personnage de Hebba, il s'inspire d'une speakerine libanaise mariée à un Saoudien. Elle est apparue un jour à la télévision couverte d'ecchymoses pour dénoncer des violences conjugales.Cela me plaisait aussi que cette histoire finisse là où mes autres films commencent. Mes personnages ont généralement été rebelles dans le passé et doivent renouer avec la société. Dans Femmes du Caire, c'est l'inverse. Tous sont d'abord conformistes, puis rompent avec la morale dominante.J'ai vu dans cette histoire de destins croisés l'équivalent d'une saga populaire. Une référence à la plus célèbre des épopées persanes Les Mille et une nuits, qui comme toute autre tradition est liée à l'oralité. Femmes du Caire renoue frontalement avec ce mode de transmission du savoir et de l'expérience. Et rien que ça, c'est déjà prendre position par rapport à la pensée dominante en Egypte, où les islamistes sont d'accord avec les laïcistes pour refouler la part de la culture nationale qui nous vient des anciens mythes.
Amour et business
Le ton des dialogues peut sembler procédurier. Entre Hebba et son époux notamment : « tu as fait ceci, alors je fais cela ». Ils semblent constamment en train de signer des contrats. Mais c'est bien le sujet du film et le lien entre les quatre récits : qu'est-ce qui arrive à l'amour quand le business s'en mêle ? J'ai donc accentué ce ton, c'est pourquoi le film est si anti-naturaliste, il s'agit d'un mélo. Le mélodrame permet de raconter des relations paradoxales, mais réelles, entre hommes et femmes.
Mise en scène
Les décors jouent un rôle décisif. Le scénario ne contenait que de vagues indications. Pour le couple Hebba-Karim, il était simplement écrit ; « appartement chic ». La dispute dans la salle de bain m'a fait comprendre comment je devais imaginer leur domicile conjugal. La scène survient juste après l'émission où Hebba interroge la tueuse. Son époux est furieux. Elle est dans son bain, il est sur les toilettes. Cela m'a donné l'idée d'un espace où l'on ne disposerait d'aucun lieu d'intimité : pas de portes, l'espace est coupé de l'extérieur. Cet appartement fonctionne sur le même principe que celui, plus modeste, des trois sœurs où l'unique fenêtre donne sur le mur de l'immeuble d'en face. Les objets sont surdimensionnés. C'est un mélange de deux formes de kitsch. Une idée orientale de ce que peut être un loft et une idée occidentale des alcôves d'Orient.L'émission de télé a été enregistrée dans un vrai studio de télé. Je l'ai tournée à plusieurs caméras, avec un dispositif semblable à celui des plateaux. Les personnages se font face. Derrière Hebba, un grand écran transmet en direct l'image de l'hôte. De cette manière, j'ai le champ et le contre-champ dans le même plan. Au début, la présence de cet écran était dépaysante, voire éprouvante, pour les comédiens. Mais je tenais beaucoup à cette installation qui expose simplement l'idée du film.Durant la première émission, avec la vieille folle, l'écran ne montre que des photos de cette femme à plusieurs moments de sa vie. Durant la deuxième, la meurtrière est interviewée en direct et son visage apparaît derrière Hebba. Mais ce n'est pas naturel. Des distorsions dans l'image mettent une distance entre la meurtrière et Hebba. Avec la doctoresse, qui a le même âge et appartient à la même classe sociale que Hebba, le redoublement est parfait. Cette fois-ci, l'image est nette. Ce n'est plus un écran mais un miroir où Hebba regarde le visage de l'autre comme son propre visage, et par là l'histoire de l'autre comme sa propre histoire.
Plan séquence
J'ai tout de suite considéré qu'il fallait utiliser le plan séquence, une forme peu télévisuelle, pour exalter la présence physique des comédiens. J'ai tourné la scène la plus difficile de ma carrière. La jeune soeur et le garçon sont assis au bord de la mer. Il lui tient la main puis tente de l'embrasser et met la main sur ses fesses. Elle se lève, affolée. Tout a été tourné en un seul plan, objectif serré, caméra montée sur une grue.
La sexualité comme dispositif de domination
Je ne parle pas seulement de la domination des hommes. Dans l'histoire des trois femmes, c'est bien l'homme qui devient, malgré lui, un objet sexuel. C'est pourquoi je l'ai choisi petit, fragile. Il a peur, il croit dominer sexuellement les trois soeurs ; c'est une illusion. En ce qui concerne Karim et Hebba, dès la première scène, celle du cauchemar, s'installe entre eux une relation articulée. Dans le scénario, cette scène était complètement différente. Hebba y rêvait d'être Shéhérazade rencontrant le roi Shâhriar. Ce dernier l'incitait à raconter un conte. Elle répondait qu'elle n'avait pas envie. Le roi ordonnait alors qu'on lui coupe la tête. Cela ne me semblait pas juste. On ne rêve pas comme ça. Pas moi en tout cas.C'est en travaillant les décors de l'appartement que la solution m'est apparue. Quand j'ai décidé que leur alcôve devait ressembler à une cellule, alors j'ai réalisé aussi que cette alcôve, qui symbolise leur relation, est le véritable cauchemar de Hebba. Le premier plan du film fait lentement le tour de l'appartement et bute sur Karim. Elle se réveille et dit : " il n'y a pas de porte ". Suit un dialogue tout simple. Lui : " tu es réveillée ? " C'est évident qu'elle l'est, " Qu'est-ce qui t'arrive ? " Elle : " un cauchemar ". Il ne demande pas davantage. Sait-il qui est l'objet de ce cauchemar ? Peut-être le soupçonne-t-ll. Encore lui : " Ah, tu dois être stressée ? " Elle : " Sans blague ! " Et comme il ne veut pas savoir de quoi elle a rêvé, ni pourquoi elle est stressée, il lui fait l'amour... pour éviter de parler. Cela vaut aussi pour Hebba. Elle évite de dire tout ce qu'elle pense. Elle aime son époux, mais ce dernier l'étouffe. Elle l'avoue à une amie. Qui lui fait noter qu'ayant déjà divorcé elle ne peut pas se permettre un deuxième « échec ».Hebba n'est pas une rebelle. Certes, elle refuse de devenir une speakerine, elle tient à mener elle-même les enquêtes et à contrôler le contenu de son émission ; en un mot, à rester journaliste. Son mari, en revanche, répond aux attentes de ses supérieurs. Elle lui reproche sa lâcheté. Mais, au moins au début, elle n'ose pas l'affronter par crainte de ruiner son mariage. Je dirais qu'elle est piégée par des envies qui s'avèrent de plus en plus inconciliables. Le mélo-politiqueTourner un mélodrame m'intéressait. D'une part, il s'adresse à tout le monde. D'autre part, ce genre a un grand potentiel subversif. Je pense aux films de Sirk où il est question du racisme et de l'émancipation des femmes. Mais aussi aux mélos égyptiens disparus où la femme était au centre des intrigues.C'est l'image qu'avait Mona Zakki (Hebba). Elle est connue et populaire en Egypte. Mais son image était celle d'une midinette. La petite fille vierge et pure. C'est pourquoi ce rôle a frappé les esprits. Ensemble, nous avons choisi les costumes, pas pour cacher ses formes, mais pour accentuer sa féminité.Les autres acteurs sont pour la plupart inconnus. J'ai beaucoup cherché Karim. Dans le scénario, il a la cinquantaine. Je voulais plutôt qu'il soit jeune, beau et lisse. L'image d'un arriviste. Il fallait aussi qu'il ressemble à notre premier ministre, Moubarak. Et qu'il soit par là à l'image de toute une génération de jeunes Égyptiens ambitieux, sans idéaux.Un de mes assistants est allé entendre les réactions en salles. Il m'a dit qu'à chaque projection, des disputes avaient lieu entre hommes et femmes. Le mari voulant quitter la salle, la femme insistant pour rester. Partout où il a été montré, plusieurs femmes m'ont confié que l'histoire les avait personnellement touchées.
propos recueillis par Eugenio Renzi à Paris, le 7 février 2010
















